POUR L'AURORE...

Publié le par christiane loubier

Pour l'aurore, la disgrâce c'est le jour qui va venir; pour le crépuscule c'est la nuit qui engloutit.
Il se trouva jadis des gens d'aurore. A cette heure de tombée, peut-être, nous voici.
Mais pourquoi huppés comme des alouettes ?


René Char
La parole en archipel, Dans la marche (extrait), Gallimard
 

SIBYLLA SAMBETHA

Publié le par christiane loubier

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J'aime que les bûcherons allument un grand feu
dans la hêtraie quand je mets le mot automne
        sur ma page
et qu'en fourrure la fumée bleue festoie.

 

       Haches et ramiers
à coups d'aile éparpillent les copeaux :
pourpre sur la terre, Rome répandue,
et moi liant les rames en fagot
       à d'autres temps je dévoue
la cire blanche où l'abeille nidifie.



Robert Marteau

Sibylla Sambetha 2, dans Sibylles, Orphée La Différence

MER JOURS

Publié le par christiane loubier

Mer jours
et de harpes sans oiseaux

pour de secrètes marées disparues
dans l’anfractuosité des silences
tu retisses à rebours
les souffles à mon cœur capiteux

pour un mystère qui t’ensemence
dans le multiple dense des étreintes
tu auscultes toujours
d’une sonde à l’étoile
ta longue désespérance


 

Gaston Miron
 
Influences, Deux sangs (1953)

PRESCIENCE

Publié le par christiane loubier

Ses mains de feuilles froissées
Creusent le terreau pour abrier
Les rosiers avant l’hiver
Il faudra aussi diviser les dahlias
Et voiler les plantes fragiles
 
La saison est fidèle
La fatigue aussi
Elle insiste trop
Sur ses vertèbres sacrées
 
Encore aujourd’hui
Il pourra s’asseoir dans le jardin
Un dernier repos dans la lumière
Sous le tilleul aux feuilles jaunes
 
C’est toujours en octobre
Qu’il commence
À chauffer la maison
Enfin la porte de la vieille armoire
Fermera de nouveau avec justesse
 
Paisiblement à chaque automne
Il se demande lequel des draps
Bien pliés dans l’ancien meuble
Sera son linceul
 
 
 
Christiane Loubier

LIEU COMMUN

Publié le par christiane loubier

                                                               6
 
Interdiction absolue d'appeler la mer un toit tranquille où picoraient des focs.
         La mer est la mer, un point c'est tout. La tour Eiffel n'est pas une bergère,
         le Kremlin n'a jamais été un immense gâteau tartare. Défense de pâlir au
         nom de Vancouver, de dormir la lune dans un œil et le soleil dans l'autre,
         de prendre un sexe de femme pour un bonbon ancien. Défense, défense.
         Il est évident que l'ordre et le calme ne peuvent s'accommoder de la volupté. 
         Quant au luxe, nous sommes en période d'inflation. Inutile de gaspiller les
         souvenirs en cors de chasse et l'automne en violons. Inutile de perdre son
         temps à chercher les neiges d'antan, la fille de Minos et de Pasiphaé, le vierge,
         le vivace et le bel aujourd'hui. Inutile de faire des vers sur le pur néant-et qui
         plus est, à cheval. Sus au prince d'Aquitaine à la Tour abolie!
 
 
 
 
Liliane Wouters
 
L'aloès, Lieu commun 6 (1983)

ANDRÉ BLANCHARD

Publié le par christiane loubier

Soyez rassurés, sa disparition ne troublera pas le barnum tonitruant de la rentrée littéraire. L'écrivain et mémorialiste
André Blanchard est mort comme il a vécu, discrètement, loin de Paris et des salons. C'est à Vesoul (Franche-Comté),
où ce misanthrope lettré vivait en solitaire, qu'il s'est éteint, le 29 septembre, a annoncé son éditeur Le Dilettante.
Blanchard avait 63 ans.
 
Certains écrivent pour être seul. « J'écris pour n'avoir pas à exister », aimait-il à dire. De cet auteur hors pair, digne
petit-neveu de Léautaud, nous restera une poignée de carnets, qu'il noircissait au gré de ses humeurs, au fil des
mauvais jours, sous le regard bienveillant de ses maîtres: Montherlant, Calaferte, Perros, Barrès, Julien Green…
Sans compter les poètes de jadis et de naguère, tombés dans cet oubli qu'il aimait troubler.
Le janséniste lumineux Blanchard n'aimait pas son siècle et ses vices et nous le faisait savoir, la plume vagabonde,
trempée dans ce fiel qu'il distillait, enchaînant réflexions, impressions, descriptions, emportements émaillés
de quelques précieux enthousiasmes.
 
Dès la parution du premier volume de ses carnets, en 1989 (Entre chien et loup) le succès critique est au rendez-vous,
mais les ventes resteront, hélas confidentielles. Suivront De littérature et d'eau fraîche, Messe basse, Petites nuits,
Contrebande… L'impécunieux Blanchard poursuit sa monotone de vie, survivant en occupant un poste de gardien
dans une galerie d'art à Vesoul, indifférent à la formation d'un petit cercle de lecteurs inconditionnels.
Le dernier volume des carnets de ce taiseux magnifique était paru l'an dernier, sous le titre À la demande générale.
On pouvait y lire ceci: « Allons, continuons d'aller à rebours et de nous trouver bien comme cela. Que dans ce monde
d'agités, lire intronise la lenteur, elle qui bêche la mort ». Alors lisez-le. Il est encore temps!
 
 
 
Thierry Clermont

 

VESTIGES

Publié le par christiane loubier

Il ne reste de l’été
Que des peaux d’humains
Brulées par le soleil

En une seule nuit
Le froid a décapité les fleurs

On tue toujours en automne
 
 
 
Christiane Loubier

LA CULTURE CE N'EST PAS...

Publié le par christiane loubier

La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates,
de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement,
l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la
complexité des choses et de l’arduité des problèmes.
C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance,
la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on
n’a jamais tout le vrai en partage; c’est avoir l’esprit ferme sans
l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la
fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à
ceux qui s’autorisent de la raison; c’est suspecter les
dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans,
c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est
toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.

 

 


Jean Rostand
Le droit d’être naturaliste, 1963

 

AVEC LES OMBRES

Publié le par christiane loubier

Porteur d’un peu de nuit
À force d’âge
De semence — de patience
Tu reconnaîtras les ombres

Tes yeux suivront l’éclair
À faire rougir
La pluie et le soleil
Dans la même lumière

Porteur d’un peu de peine
D’un peu de pluie
Tes bras voyageront avec les oiseaux


 
 
Christiane Loubier

QUE JE PARTE

Publié le par christiane loubier

que je parte
au pays le plus
lointain

que je perde
l'image
la plus proche

je ne quitte
pas la même
fenêtre
 
 
 
Silvia Baron Supervielle
 
Autour du vide, Arfuyen, 2008
 

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