LA MORT EST UN DIALOGUE

Publié le par christiane loubier

La mort est un dialogue entre 

L'esprit et la poussière

« Dissous-toi », dit la mort —

L'esprit « Madame j'ai une autre espérance » —

 

La mort en doute — reprend sa plaidoirie —

L'esprit lui tourne le dos

Laissant simplement pour preuve

Un manteau d'argile

 

 

 

Emily Dickinson

Lieu-dit l'éternité, traduit par Patrick Reumaux

L'HEURE DITE

Publié le par christiane loubier

Comme tant d'autres

Nous avons eu notre heure

Nos canons nos veuves

Nos prières pour qu’il pleuve

 

Le printemps si hivernal

Le silence plein de feuilles mortes

Des forêts d’oubli

La solitude en trop

 

Comme tant d'autres 

Nous avons eu notre heure

Brève bien sonnée 

L'histoire contre la montre 

 

C'est peu 

C'est beaucoup 

Le mystère reste entier

 

 

 

Christiane Loubier

JOUR D'ÉTÉ

Publié le par christiane loubier

Le temps est pesant

L’air humide

La lourde terre qui tourne

 

Dans le champ d’à côté

Sous un soleil ultraviolet

On couche les grains

On fauche les fleurs

 

Dans la maison d’en face

Le tue-mouches frappe

Le balai pousse l’ennui

De la femme aux yeux pâles

Qui sommeille l’après-midi

 

Sous le ciel des pruniers bleus

 

 

 

Christiane Loubier

QUINCAILLERIE

Publié le par christiane loubier

Dans une quincaillerie de détail en province

des hommes vont choisir

des vis et des écrous

et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux

ou roidis ou rebelles.

La large boutique s'emplit d'un air bleuté,

dans son odeur de fer

de jeunes femmes laissent fuir

leur parfum corporel.

Il suffit de toucher verrous et croix de grilles

qu'on vend là virginales

pour sentir le poids du monde inéluctable.

 

Ainsi la quincaillerie vogue vers l'éternel

et vend à satiété

les grands clous qui fulgurent.

 

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Usage du Temps, Gallimard, 1943

 

 

 

 


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De sa génération, Follain a été le premier à écrire
en dehors du surréalisme, 
sinon contre lui.
Peut-être parce que, comme moi, il avait vécu
longtemps à la campagne. 
Et la campagne d'abord,
c'est le silence. 
Le surréalisme a produit beaucoup de bruit [...]


Eugène Guillevic, dans Lire Follain, PUL, 1981



LA DÉTRESSE DU PLUVIER

Publié le par christiane loubier

Après les désastres de l'amour

Après les ravages de l'amitié

Après les bourrasques d'encrier

Il doit bien se trouver 

Encore des papillons tigrés 

Annonçant une fête dans la forêt

 

Il doit bien se trouver

Un autre après

La joie du désir 

S’allumant — S'éteignant

Comme la beauté du monde 

Arrogante et sans accès

 

 

 

Christiane Loubier

 

JE VOUDRAIS ÊTRE UNE PIERRE

Publié le par christiane loubier

 

                             À Claude Rivière


Je voudrais être une pierre

D'un chemin abandonné,

Une pierre bien usée

Par d'anciens passages d'hommes,

De chars alourdis de gerbes

Et de troupeaux inclinés.

 

Je voudrais être une pierre

Au sommet d'une colline,

Une pierre ronde et bleue

Au milieu des chênes nains.

Le vent pousserait sur moi

Les aiguilles des pins calmes,

L'odeur de la mer prochaine

Et sèche du romarin.

 

L'hiver, les pluies amicales

Me laveraient doucement

Et dans le chaud de l'été

Un lézard furtif viendrait

Reposer sur mon silence,

Me donner l'essence pure

D'un contact avec la vie

Suffisant pour satisfaire

Un obscur désir secret.

 




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Louis Brauquier
Écrits à Shanghaï (1941-1947)

Louis Brauquier chez lui à Saint-Mitre les Remparts
Source : http://www.louisbrauquier.com/


L'ABRI

Publié le par christiane loubier

L’oiseau aux yeux jaunes

S’est enfui avec les fils d’or de ma maison

 

Je suis restée avec ma tête affolée

Devant mon abri décousu

Et les plis permanents de la nuit

 

 

 

Christiane Loubier

L'IMMOBILE

Publié le par christiane loubier

Vous êtes partis

Puis revenus

Ne venez pas me dire

Que vous avez vu

De plus beaux oiseaux 

Et même de la neige 

D’une autre couleur

 

Ne venez rien me dire 

Je reste ici avec l’hiver 

Qui congèle le printemps

Bien plus que la moitié du temps

 

Je suis née immobile

Avec les épinettes bleues

Les petites mouches noires

Et un mouchoir

Pour le sang et les pleurs

 

Ne venez rien me dire

Je reste ici avec vous 

À fuir les ombres

Les faux reflets

Et les reflets de la faux

 

 

 

Christiane Loubier

POUR TOUT DIRE

Publié le par christiane loubier

Je n’aurai pour tout dire

Écrit sur mon chemin

Que mon incertitude

La buée qui recouvrait la vitre

Mais jamais la fenêtre

Et jamais le chemin

 


Paul Vincensini
Extrait de C'était hier et c'est demain, Anthologie,
Éditions Seghers, « Poésie d’abord», 2004

LES VOIX

Publié le par christiane loubier

Trop de vent trop d’orages

Tu peux tout fuir

Flammes fleurs et foin

Même l’oiseau dans ta main

 

Trop de neige trop de silence

Tu peux tout trahir

Sauf ce qui veut vivre

Dans le jardin des ombres

 

Ces lèvres entrouvertes

Ces voix errantes

Après les grandes pluies

Si près si loin

À la frontière de l’absence

Avant le mur de la nuit

 

 

 

Christiane Loubier

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