JE SUIS UN FILS DÉCHU...

Publié le par christiane loubier

Je suis un fils déchu de race surhumaine,
Race de violents, de forts, de hasardeux,
Et j’ai le mal du pays neuf, que je tiens d’eux,
Quand viennent les jours gris que septembre ramène.

Tout le passé brutal de ces coureurs des bois :
Chasseurs, trappeurs, scieurs de long, flotteurs de cages,
Marchands aventuriers ou travailleurs à gages,
M’ordonne d’émigrer par en haut pour cinq mois.

Et je rêve d’aller comme allaient les ancêtres;
J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
Qu’ils parcouraient, nimbés de souffles d’ouragans,
Et j’abhorre comme eux la contrainte des maîtres.

Quand s’abattait sur eux l’orage des fléaux,
Ils maudissaient le val, ils maudissaient la plaine,
Ils maudissaient les loups qui les privaient de laine :
Leurs malédictions engourdissaient leurs maux.

Mais quand le souvenir de l’épouse lointaine
Secouait brusquement les sites devant eux,
Du revers de leur manche, ils s’essuyaient les yeux
Et leur bouche entonnait : "À la claire fontaine"…

Ils l’ont si bien redite aux échos des forêts,
Cette chanson naïve où le rossignol chante,
Sur la plus haute branche, une chanson touchante,
Qu’elle se mêle à mes pensers les plus secrets :

Si je courbe le dos sous d’invisibles charges,
Dans l’âcre brouhaha de départs oppressants,
Et si, devant l’obstacle ou le lien, je sens
Le frisson batailleur qui crispait leurs poings larges;

Si d’eux, qui n’ont jamais connu le désespoir,
Qui sont morts en rêvant d’asservir la nature,
Je tiens ce maladif instinct de l’aventure,
Dont je suis quelquefois tout envoûté, le soir;

Par nos ans sans vigueur, je suis comme le hêtre
Dont la sève a tari sans qu’il soit dépouillé,
Et c’est de désirs morts que je suis enfeuillé,
Quand je rêve d’aller comme allait mon ancêtre;

Mais les mots indistincts que profère ma voix
Sont encore : un rosier, une source, un branchage,
Un chêne, un rossignol parmi le clair feuillage,
Et comme au temps de mon aïeul, coureur des bois,

Ma joie ou ma douleur chante le paysage.

 

Alfred DesRochers, "Liminaire",
extrait du recueil À l’ombre de l’Orford, 1929.
Source : https://www.usherbrooke.ca/liaison_vol29-37/vol36/04/liens/poesie.htm

Source : https://www.usherbrooke.ca/liaison_vol29-37/vol36/04/liens/poesie.htm

FIESTA

Publié le par christiane loubier

 
                                                       A Tomás Luque
Por la mañana suelta
se desperezan miles de banderas
La luz
como una enredadera
pende de las paredes
El viento late
Los edificios enhiestos son estandartes de piedra
Una canción sin música ni versos
de pie sobre mi pecho
ha sacudido el corazón del cielo.
 
Jorge Luis Borges
 
Source : Ultra, Madrid, Año 1, N° 15, 30 de junio de 1921.
 
[Textos Recobrados 1919 - 1929 (Compilación)]
https://docslide.es/
 

 

Dans le matin détaché
                  se déploient des milliers de drapeaux
La lumière
comme une plante grimpante
est suspendue aux murs
Le vent bat
Les édifices dressés sont des étendards de pierre
Un chant sans musique ni vers
debout sur ma poitrine
a secoué le cœur du ciel
 
Traduction de Silvia Baron Supervielle
Chant d'amour et de séparation, Collection Blanche,
Gallimard, 2017
 
 
 
 

LEÇON DE TÉNÈBRES VII

Publié le par christiane loubier

Après avoir approché le feu de la crucifixion
Serons-nous d'éternels affligés
Comment interpréter les jours
Couronnés de ténèbres
 
Le ciel est si lointain
La mort si antique
Elle a franchi toutes les nuits
enfantées dans la douleur du monde
 
 
Christiane Loubier
 
 

DIRE BLEU

Publié le par christiane loubier

Il manquera toujours un mot pour dire bleu
de ce bleu à l’instant près qui surgit du silence
ni bleu ni bleu poussé par la profondeur
ce soulèvement bleu-noir aux tuiles de clarté
cette toiture éblouissante aux brusques failles nuit
ces longs spasmes d’encre aux encolures jais
ces houles nuit courant les escaliers du jour
et qui retournent aux croulements de bave
et qui retombent aux déroulés d’écume
aux émincés turquoise aux lames de soleil
lorsque brassés de crus la mer s’ouvre outremer
il a de lentes brisés de vert aux boucles d’algues
des bleus crevés de violet des bleus gommés d’embruns
des bleus martelés par le vent écrasés par l’orage
des bleus fendus par les haches de l’air
la table dure des bleus venus blanchir aux franges
le bleu gros de cobalt le bleu léger d’absinthes
le bleu tressé par l’ombre et le bleu roulé noir
sous les verts transparents qui dégorgent leur lumière
avec ce durable indigo qui vous éclate près du coeur
dire bleu parce qu’on cède et parce qu’on oublie
nommer les bleus pour garder sur la langue
tout ce parler d’aveugle au goût bleuté par l’indicible
 
 
Ludovic Janvier
Doucement avec l’ange (Gallimard)

ÉNIGME

Publié le par christiane loubier

 

 

 

 

 

 

Si tôt déjà le soir, et si tard encore le matin,
l'obscurité pénètre toujours dans la pièce,
la neige, le brouillard comme fondement,
combien d'hivers déjà?
 
 
 
Ingeborg Bachmann
Toute personne qui tombe a des ailes
(Poèmes 1942-1967)
Source : Ingeborg Bachmann. Winter 1958.
© Herbert List/Magnum Photos

 

 

Ils ont dit

Publié le par la freniere

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