246 articles avec anthologie

LA VIGILE

Publié le par christiane loubier

À l'heure où rentre un dernier char de foin
les prés laissés sont en proie à la nuit.
Le temps naïf se croit maître chez lui
mais les jours sont toujours des lendemains.
 
Nous devisons sous la lampe du soir
et le ciel vient s'asseoir à notre table
en attendant l'étoile du matin
que j'aperçus quand tu me regardas.
 
 
 
Jean Grosjean

La rumeur des cortèges, Gallimard, 2005

CRÉPUSCULE D'OCTOBRE

Publié le par christiane loubier

À l'horizon, pas de « confitures de crimes » : sur un fond de turquoise
qui s'exténue jusqu'au gris, un barbouillis d'ocre, de cendre et d'encre mauve
que la nuit, bientôt, offusquera.
L’œuvre au noir s'accomplit en silence.
 
 
 
C. C.
 

POUR L'AURORE...

Publié le par christiane loubier

Pour l'aurore, la disgrâce c'est le jour qui va venir; pour le crépuscule c'est la nuit qui engloutit.
Il se trouva jadis des gens d'aurore. A cette heure de tombée, peut-être, nous voici.
Mais pourquoi huppés comme des alouettes ?


René Char
La parole en archipel, Dans la marche (extrait), Gallimard
 

SIBYLLA SAMBETHA

Publié le par christiane loubier

                                                 2
 
J'aime que les bûcherons allument un grand feu
dans la hêtraie quand je mets le mot automne
        sur ma page
et qu'en fourrure la fumée bleue festoie.

 

       Haches et ramiers
à coups d'aile éparpillent les copeaux :
pourpre sur la terre, Rome répandue,
et moi liant les rames en fagot
       à d'autres temps je dévoue
la cire blanche où l'abeille nidifie.



Robert Marteau

Sibylla Sambetha 2, dans Sibylles, Orphée La Différence

MER JOURS

Publié le par christiane loubier

Mer jours
et de harpes sans oiseaux

pour de secrètes marées disparues
dans l’anfractuosité des silences
tu retisses à rebours
les souffles à mon cœur capiteux

pour un mystère qui t’ensemence
dans le multiple dense des étreintes
tu auscultes toujours
d’une sonde à l’étoile
ta longue désespérance


 

Gaston Miron
 
Influences, Deux sangs (1953)

LIEU COMMUN

Publié le par christiane loubier

                                                               6
 
Interdiction absolue d'appeler la mer un toit tranquille où picoraient des focs.
         La mer est la mer, un point c'est tout. La tour Eiffel n'est pas une bergère,
         le Kremlin n'a jamais été un immense gâteau tartare. Défense de pâlir au
         nom de Vancouver, de dormir la lune dans un œil et le soleil dans l'autre,
         de prendre un sexe de femme pour un bonbon ancien. Défense, défense.
         Il est évident que l'ordre et le calme ne peuvent s'accommoder de la volupté. 
         Quant au luxe, nous sommes en période d'inflation. Inutile de gaspiller les
         souvenirs en cors de chasse et l'automne en violons. Inutile de perdre son
         temps à chercher les neiges d'antan, la fille de Minos et de Pasiphaé, le vierge,
         le vivace et le bel aujourd'hui. Inutile de faire des vers sur le pur néant-et qui
         plus est, à cheval. Sus au prince d'Aquitaine à la Tour abolie!
 
 
 
 
Liliane Wouters
 
L'aloès, Lieu commun 6 (1983)

QUE JE PARTE

Publié le par christiane loubier

que je parte
au pays le plus
lointain

que je perde
l'image
la plus proche

je ne quitte
pas la même
fenêtre
 
 
 
Silvia Baron Supervielle
 
Autour du vide, Arfuyen, 2008
 

CE SOLEIL BLANC...

Publié le par christiane loubier

Ce soleil blanc au matin, son rayon
dans un verre à midi, bientôt embué,
sa lumière troublée. (Automne
secrètement en larmes?)
 
 
 
Paul de Roux
Poème des saisons, Le temps qu'il fait, 1989
 

CHAQUE SOIR, SOUS LA LAMPE ...

Publié le par christiane loubier

Chaque soir, sous la lampe, mon père transcrivait à l’encre 
sur un registre à la reliure de carton couvert de toile noire
ce qu’il avait au cours de la journée inscrit au crayon dans son calepin.
C’était tant de fagots ou tant de stères, ou bien le compte de tel
ou tel journalier ou bûcheron à la tâche, ou bien le cube de tel arbre
en grume, de toute façon toujours quelque chose se rapportant
à son commerce de marchand de bois. J’ai encore dans les yeux
ce haut cahier aux pages rayées avec l’année marquée ainsi que
toutes les dates courant au long. Je me dis que selon mon mode
c’est peut-être un peu ce que je fais aujourd’hui, par les écritures
explorant en outre le registre de ma voix.

 

Robert Marteau
Registre (quatrième de couverture)
 

AU SORTIR D'UN BOIS...

Publié le par christiane loubier

Au sortir d'un bois de chênes envahi par le buis et le lierre
(comme par une pensée sévère, ténébreuse sinon funèbre)
paraît, au creux d'une combe, un champ d'avoine : alors,
de nouveau, un saisissement, un émerveillement, une joie,
pourquoi ? Comment choisir les mots qui ne trahiront pas
l'enchantement éprouvé ? Comment à propos de la perfection,
ne pas s'exprimer toujours maladroitement, imparfaitement ?
 

 

 

Philippe Jaccottet
La seconde semaison, extraits
(Carnets 1980-1994), Gallimard 

<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 > >>