AUX BRANCHES DE LA MORT

Publié le par christiane loubier

 

 

                                                      à Miche et Jean Tordeur

 

Mes amis, mes amours, la salle est si petite

Que nos coeurs suffiraient, ensemble, à la chauffer

Mais vive les flambeaux, l’âtre qui danse vite

Et tous ces chaleureux, les cuivres, les marmites,

Les épices, le rhum, le tabac, le café.

 

Dehors le plus grand gel de tout l’hiver s’orchestre.

Les fins archets de l’est et du septentrion

Célèbrent dans l’aigu la nuit de Saint-Sylvestre

Et la sévère terre à l’heure où nous rions

Tient plus fort que jamais les défunts sous séquestre.

 

Riez donc, chers vivants, brillez beaux hommes jeunes,

Femmes encore en fleur dans votre âge fruitier,

Partagez ardemment l’orange et l’amitié,

Un soir tout l’avenir sera que vous partiez

Observer sans retour le silence et le jeûne.

 

Vous ai-je bien traités ? Dans les sauces profondes

Qui doivent leurs saveurs aux quatre coins du monde,

Le grand vin susceptible et dévotement bu,

Dans le rôti concis, le gâteau qui redonde,

Avez-vous savouré l’esprit de ma tribu ?

 

Ah ! Chers civilisés, chères civilisées,

Procédons sous le gui à nos rites fervents

Tandis que sans raison, sans passion le vent

Vitriole de givre et de poussière usée

Les saintes des parvis, les maisons, les musées.

 

Qu’un vif brouillon de voix mélange nos passés,

Nos songes, nos démons, nos dieux, nos trépassés,

Le Brabant, l’Aquitaine et ma ville effrénée

Qui fait rieusement ses adieux à l’année

Entre Chartres muette et Versailles glacé.

 

Toi, croyant, qui nous vois flanqués d’anges en armes,

Vous que Goethe ou Stendhal mieux que la Bible charme,

Heurtez vos Gabriel, vos Faust et vos Sorel

Et bien enchevêtrés dans un riche vacarme

Brassons l’intemporel avec le temporel.

 

A tort et à travers, à bouche que veux-tu

Discutez, disputez, bien subtils et bien fauves,

Que sous le proclamé rayonne tout le tu

Et que dans vos regards, beaux couples bien vêtus,

Luisent furtivement vos beaux secrets d’alcôve,

 

Tandis que sans raison, sans plaisir, sans remords

La bise de toujours lamine les royaumes,

Malmène les oiseaux, les ramures, les dômes

Et ce chaud réveillon haut perché qui embaume,

Petite orange en fête aux branches de la mort.

desnoues-lucienne

                                 Lucienne Desnoues

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucienne Desnoues
Les Ors - Ed. Seghers, 1966.

Poème mis en musique et chanté par Hélène Martin, sous le titre Mes amis, mes amours.

À écouter ici :

 

 

 

Publié dans Anthologie

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